Interview-Analyse de Pascal Pistone
par Clémence Savelli

version audio (+ extraits du film commentés)

1ère partie :
"Theatrum Mundi ou l'insoutenable vérité"


LE DÉCODAGE

Tout d'abord, pourquoi avoir choisi un titre en latin : Theatrum Mundi ?

Officiellement pour mettre en avant l'aspect mystique ou ésotérique, et la nécessité de traduire certains symboles. En réalilté, le titre m'a été proposé par quelqu'un que je n'ai jamais rencontré.

Mais encore ?

Le reste sera peut-être pour un autre film.

Dans Theatrum Mundi, on croise un nombre relativement important de personnages, dont certains semblent même parfois jouer plusieurs rôles, comme Judith qui, après avoir été brune pendant toute la première moitié du film, porte une perruque blonde.

L'allusion à l'univers des films de David Lynch n'est pas fortuite bien sûr. En ce qui concerne Judith, elle incarne le même personnage jusqu'au bout, même si sa personnalité semble largement inversée à partir du moment où elle met cette perruque blonde. D'ailleurs, lorsqu'on lui demandera son nom, elle répondra : «Dith-ju» (Judith à l'envers). A partir du moment où cette perruque est mise, elle ne verra jamais plus Orphée de retour du Royaume des Morts.

Le paradoxe de la grossesse d'Eurydice, qui introduit le thème de l'inceste, est-il destiné avant tout à choquer le spectateur ?

Il est vrai que le scénario, même s'il n'est pas évident au premier abord, laisse entendre qu'Orphée, après avoir ramené sa propre fille avortée de l'au-delà, la mettra enceinte une vingtaine d'années plus tard (lui n'aura d'ailleurs pas pris une ride). Celle-ci décidera de se faire avorter en lançant à Orphée : «Pour que tu viennes me chercher encore une fois !» Il s'agit donc d'une spirale sans fin, dans laquelle Eurydice est la mère d'elle-même en quelque sorte. Mais ce qui choque surtout le public dans ce film, c'est la scène dans laquelle Eurydice creuse le sol, en pleine nuit. La voix-off d'Eurydice énumère des noms de personnages féminins qu'elle dit avoir « créés, séquestrés, exécutés, puis enterrés, sans état d'âme ». Le public y voit une allusion à l'avortement, d'autant plus que la scène précédente y fait allusion. En réalité, c'est surtout la dimension schizophrénique du personnage d'Eurydice qui est mise en avant. Les noms cités sont en réalité les personnages qu'elle a incarnés, auxquels elle s'est identifiée, et dont elle s'est détachée.

Pourquoi le paranoïaque exécute-t-il la comédienne en criant : «Nous sommes tous des comédiens !»?

Sans doute parce que l'idée même de jouer la comédie, au sein de la vie qui est elle-même une comédie, lui apparaît comme un double non-sens, une mise en abîme qui lui rappelle sa condition de personnage.

LE MYSTICISME

Le personnage du prophète-prédicateur, dont on entend le discours dans le royaume de l'au-delà, apparaît presque ridicule à la fin au milieu de ce grand amphithéâtre, devant un unique spectateur, qui se trouve être sans doute sa propre compagne. Est-ce une satire de la religion ?

Au contraire, ce personnage semble avoir trouvé un certain équilibre à la fin lorsqu'il quitte l'amphithéâtre d'un air assuré, en tenant la main de sa compagne. Il semble avoir la conscience apaisée du devoir et d'une mission accomplis. La scène paraît pourtant dérisoire, car il n'a pu convaincre personne, étant donné qu'il n'y avait pas de public. C'est donc une critique de toutes formes de prosélytisme, mais pas de la religion, car la recherche spirituelle est finalement un acte solitaire. Cette scène est à l'image de l'artiste-créateur qui crée avant tout pour lui-même, pour répondre à un besoin. Ce prophète symbolise mon propre engagement dans la réalisation de ce film, c'est-à-dire le besoin vital de l'écrire, de le tourner, même si peu de spectateurs étaient amenés à le voir. D'ailleurs, je te ferais remarquer que ce discours prononcé au milieu des Arènes de Lutèce complètement vides, à la fin du film, a été entendu mots pour mots dans la scène du Royaume des Morts, scène dans laquelle l'auditoire, composé d'âmes défuntes et d'anges, était parfaitement visible, contrairement à l'orateur dont on ne percevait que la voix ; ce qui est donc suggéré à la fin du film, c'est que l'orateur s'adresse, par-delà le temps et l'espace, à cet auditoire fantomatique, même si l'on ne voit à l'image qu'une immense arène et des gradins vides. Cette communication inter-dimensionnelle sera d'ailleurs également développée dans mon deuxième film.

Dès la 2e minute du film, on assiste à un dialogue champ contre champ, sur un pont, entre Orphée (avec en arrière plan une grande usine) et un ange (avec en arrière plan une église). N'y-a-t-il pas une opposition voulue entre le sacré et le profane ?

Tu ne me croiras pas, mais ces deux plans sont le pur fruit du hasard. J'avais choisi plusieurs cadres lors du repérage, et j'ai finalement choisi de garder ces plans qui n'étaient au départ que des essais lumière.

J'imagine que cela n'est pas le cas du plan plus incongru montrant la façade d'une église avant la longue scène de discussions dans le café, vers le milieu du film ?

Bien sûr que non. Il s'agit de la façade de l'Eglise de la Trinité à Paris, filmée quelques secondes en plan fixe en contre-plongée, un peu à la manière des séries télévisées. Ce plan suggère que la scène suivante se passe dans ce lieu, ce qui n'est évidemment pas le cas (quoiqu'on trouve des bistrots en Ecosse à l'intérieur d'anciennes églises). La Trinité renforce ici la symbolique autour du chiffre 3. Ce plan est destiné à présenter non pas un lieu, mais le sujet de toutes les conversations qui vont suivre : en effet, celles-ci tournent presque toutes autour de ce chiffre : le trio mari-femme-amant, la relation actrice-amant-journalistes, le sondage autour des trois jeunes filles sur le thème du viol, la relation père-mère-fils, celle autour du dragueur-femme courtisé-témoin donneur de leçon ?

Autant mettre les pieds dans le plat, tu ne trouves pas que cela implique parfois des symboliques surannées, telles qu'on les trouve aujourd'hui dans beaucoup de best-sellers ou films grand public (du type Da Vinci code), mettant parfois en scène des sectes plus ou moins secrètes (Franc-Maçonnerie, etc) ?

Concernant l'utilisation des symboles, ils sont loin d'être tous évidents mais tu n'es pas la première à me le faire remarquer. J'ai néanmoins déjà affiché mes idées sur la Franc-Maçonnerie, sur ses mérites, limites ou dérives potentielles. Il est dommage qu'un mouvement qui a eu certes son importance dans l'histoire, continue à avoir recours aujourd'hui à l'anonymat, alors qu'il n'est sujet à aucune discrimination. Il est inquiétant d'imaginer que des magistrats ou des hommes politiques puissent partager des affinités, se promettre certains soutiens, sans que "les Profanes" puissent se douter de quoi que ce soit. II y a ici un certain danger pour la démocratie. D'ailleurs, à ma connaissance, un groupuscule de Francs-Maçons militait plus ou moins clandestinement il y a quelques années pour une totale transparence quant à l'identité de ses membres. Quoi qu'il en soit le sujet de Theatrum Mundi n'a rien à voir avec la Franc-Maçonnerie (ce serait pour le coup assez banal).

 

 LE PESSIMISME

Dans ton film, les relations entre les êtres ne sont jamais très chaleureuses. Orphée a une relation avec Judith, puis avec Eurydice. Aucune rupture, ou explication sur ce changement de compagne. C'est assez déroutant pour le spectateur, tu ne trouves pas ?

Eurydice représente le destin d'Orphée (destin que l'ange provoque en transperçant Orphée de son épée). Judith, elle, représente la figure du disciple, initié par Orphée aux secrets ésotériques. La mort d'Orphée, qui reviendra néanmoins à la vie, en compagnie d'Eurydice, provoque un changement brutal dans le comportement de Judith. D'une manière générale, les causes du sentiment amoureux ou de la rupture ne m'intéressent pas beaucoup, car elles sont toujours évidentes et communes à presque tous les êtres humains : l'envie, l'idéalisation, l'ego, puis la lassitude, l'incompréhension, etc. En revanche, l'obsession amoureuse (celle d'une des protagonistes pour la figure de Peter Pan par exemple), et surtout les séquelles liées à une rupture et à l'incompréhension qu'elle provoque (ce qui est apparemment le cas pour Judith) représentent un sujet d'étude très varié.

L'incompréhension entre les hommes et les femmes est un thème récurrent chez toi. C'est une vision assez pessimiste ?

Cette incompréhension n'est pas toujours liée à un sentiment négatif. Elle est absurde et comique dans la scène du café crème. Elle est touchante dans la scène de leçon de drague. Elle est symbolique lorsque Judith ôte sa perruque à côté de son amant avec les yeux bandés. Elle est au contraire très réaliste lorsqu'une jeune femme explique qu'elle n'est à l'aise que lorsqu'elle drague des types moches.

Certains spectateurs ont pourtant qualifié ton film de profondément pessimiste. L'absurdité de la vie factice, le destin souvent tragique des personnages, l'incommunicabilité entre les êtres, font de ce long-métrage - même si l'humour est parfois présent - une oeuvre relativement noire.

Ce qui est accentué également par l'utilisation d'une musique très dense et très présente, jusqu'à l'étouffement parfois. Néanmoins, il s'agit bien plus pour moi d'une fresque onirique, à la symbolique complexe et multiple - tout comme peut l'être le rêve - qui au contraire manifeste une certaine forme d'optimisme à travers un véritable déni de la mort.

Il est vrai qu'Orphée parvient à revenir du royaume des morts.

La comédienne est à peine assassinée qu'elle retrouve Peter Pan dans une autre dimension. Quant au suicide de Charlotte - même s'il est joué de manière quasi réaliste par les comédiens - tu remarqueras que de nombreux éléments mettent en avant l'artifice de la situation : gouttes de pluie sur l'objectif de la caméra (confirmant qu'il s'agit bien d'un film), et surtout indications du réalisateur en voix-off. Par ailleurs, juste après le saut dans le vide de Charlotte, on voit tout en bas, son corps étendu sous la forme d'une poupée sans pieds. Tout cela participe à ce déni de la mort.

Ces indications verbales du réalisateur (c'est-à-dire toi) en voix-off pendant cette scène tragique de suicide sont relativement surprenantes.

Ce n'est évidemment pas nouveau au cinéma. Vers la fin des Parisiens de Claude Lelouch, on entend soudainement au milieu d'une scène intense, la voix du réalisateur, avant de découvrir qu'il s'agissait en réalité d'un tournage. Dans Theatrum Mundi, j'ai fait quelque chose de différent, car j'ai superposé à l'action et à la voix-off du réalisateur, la musique de film - ce qui en revanche n'est pas banal au cinéma. La présence de cette musique d'orchestre ne nous permet donc pas de considérer la scène comme un making off par exemple - scène par laquelle plusieurs spectateurs m'ont d'ailleurs avoué avoir été réellement émus, au point parfois d'oublier avoir entendu tous les commentaires et indications du réalisateur en voix-off. C'est pour moi une scène importante du film, car elle montre la capacité de la musique de film à pouvoir gommer toute forme de réalisme ou de prosaïsme (en l'occurrence les ordres grossiers du réalisateur).

 

 LES POUPÉES RUSSES DE L'ESPACE-TEMPS

N'est-il pas paradoxal de vouloir expliciter et justifier ce que tu appeles généralement une fresque onirique ?

Cela semble paradoxal, mais je crois que cela fait partie de la démarche de l'être humain par essence : créer tout d'abord de manière inconsciente des représentations symboliques capables de canaliser et de sublimer ses angoisses, ses frustrations, ses désirs (ce que nous faisons chaque nuit en rêvant), puis appréhender, réfléchir, analyser, et tenter de justifier ou de contredire les éléments évoqués. Nous ressentons d'abord, puis nous analysons. C'est exactement ce que j'essaye de développer chez mes étudiants à l'université dans mon cours d'analyse musicale : toujours partir du ressenti pour se diriger vers une analyse minutieuse, froide, visant à expliciter l'impression subjective. Toute analyse est évidemment subjective, et c'est un gain de temps considérable de se l'avouer dès le départ. En revanche, l'argumentation devra être convaincante. On ne peut donc pas justifier n'importe quoi.

Justement, la thèse que tu développes dans ton film, à savoir que la vie n'est que la fiction d'une autre dimension, semble être à mi-chemin entre le scénario de fiction et la théorie scientifique ou philosophique.

C'est pour moi une théorie (dont je ne peux apporter la preuve pour l'instant), mais qui alimente près de la moitié de ma création artistique depuis 15 ans : plusieurs de mes spectacles de théâtre musical et mélodrames y étaient consacrés. Récemment, de nombreux romans de science-fiction ou films, tels que Total recall, eXistenZ, Truman Show ou Matrix ont utilisé ce concept. La théorie que je développe notamment dans mon deuxième film - et que j'appelle "théorie des poupées russes de l'espace-temps" - part de l'idée selon laquelle chaque dimension est la fiction d'une autre, et cela, à l'infini. Très récemment, une université américaine a publié une théorie selon laquelle un univers existait avant le Big Bang, et un autre sera créé après le nôtre, et ce, à l'infini. Je crois qu'on entre dans une époque qui réfutera de plus en plus les concepts de finitude et de limite.

Mais si j'en reviens à la thèse déterministe de Theatrum Mundi, c'est tout de même un déni du libre-arbitre de l'être humain ! Nous ne serions que les marionnettes inconscientes manipulées par une autre dimension de marionnettes elles-mêmes manipulées, et jusqu'à l'infini ?

Ou plutôt en circuit fermé, ce qui serait beaucoup plus intéressant. Imagine un personnage A qui manipule un personnage B, etc., qui manipule un personnage Z, qui lui, manipule le personnage A de départ - le tout sans que personne n'en ait conscience.

Pour reprendre ton concept de poupées russes, cela signifie que la dernière poupée à l'intérieur de toutes les autres serait à la fois celle qui contient toutes les autres, ce qui est physiquement impossible dans un espace tridimensionnel ?

Je vois que tu as bien compris le concept.

  

 LE PUBLIC

Honnêtement, penses-tu que ce film puisse connaître un réel succès ?

Sans doute pas. Le cinéma implique généralement des concessions à la mesure des moyens mis en oeuvre. Budgétairement, ce film ne m'a pas coûté très cher et j'ai donc pu me payer le luxe de ne faire aucune concession. En contrepartie bien sûr, les possibilités techniques ont été relativement limitées, mais j'ai tout de même pu tourner tout ce que je désirais, dans tous les lieux voulus. Ma grande chance a été surtout de pouvoir compter sur une équipe d'une trentaine d'acteurs très compréhensifs, et envers qui je suis plus que reconnaissant. Maintenant, il est clair que le film s'éloigne totalement de certaines conventions propres à un film à succès : pas de fin heureuse évidemment, toute une symbolique qui laisse en partie perplexe après une première vision, un sentiment d'avoir été pris en otage (notamment pendant la scène du compte à rebours), un foisonnement de personnages que certains ont parfois du mal à mémoriser et à identifier, des passages de plusieurs secondes sans images où seule la musique s'exprime (pour certains, sans images, il ne se passe rien !), etc.

Ceux qui aimé cette 1ère partie de Theatrum Mundi, dès la première projection, ne sont pas forcément de grands spécialistes du cinéma !

Sûrement parce qu'ils étaient dans une posture de pleine écoute et de réception. Le problème réside souvent dans le fait que le spectateur d'un film d'auteur aujourd'hui essaye absolument d'être critique, avant même de s'interroger sur l'oeuvre ou de s'en imprégner. Cela oblige certains réalisateurs à séduire le public dans une première partie du film, avant d'être véritablement personnel. Encore une fois, les enjeux financiers de certaines productions ne permettent pas forcément de filmer ce qu'on a dans la tête. Mais cela n'est pas mon souci pour l'instant.

Certaines personnes ont même été choquées de te voir assumer à la fois les casquettes de scénariste, réalisateur, monteur, et compositeur.

Il est vrai que je me sens plus proche d'une tradition de réalisateurs français, scénaristes de leur film, que du compartimentage à l'américaine : certains réalisateurs américains n'ont jamais touché une caméra, font intervenir des directeurs d'acteurs sur le tournage, ne participent presque pas à la post-production - c'est parfois à se demander ce qu'ils ont fait dans le film? (rires)

2nde partie :
"Theatrum Mundi : espoirs irréductibles"



LE CROISEMENT DES GENRES

Abordons maintenant la 2nde partie de ce diptyque, partie dans laquelle tu m'as d'ailleurs confié un rôle important, celui d'une journaliste. L'intrigue semble moins complexe que dans le 1er volet, puisqu'il s'agit presque d'une enquête policière. Le style est donc plus narratif, même si le nombre important de protagonistes semble être parfois un frein à la bonne compréhension de l'histoire. Une seule vision du film ne suffit toujours pas à bien appréhender l'univers symbolique de l'oeuvre.

Un film est parfois à l'image de la "vraie" vie : complexe; et il appartient aux "vivants", tout comme aux spectateurs de filtrer les informations et de les déchiffrer afin d'y puiser une compréhension personnelle du monde environnant ou de l'intrigue à laquelle nous assistons.

Le réalisateur ne devrait-il pas être parfois plus explicite, plus pédagogue ?

C'est la distinction qui est faite bien souvent entre un cinéma dit populaire ou grand-public, et un film d'auteur. En réalité, ces deux formes d'expression peuvent très bien cohabiter dans une même oeuvre contenant plusieurs niveaux de lecture : le théâtre musical contemporain (dans lequel je puise une grande partie de mon inspiration) en est un bon exemple, puisqu'il juxtapose parfois une forme d'expression pluridisciplinaire et interactive captivante pour un jeune public, avec une expression narrative très abstraite et symbolique bien moins narrative que l'opéra par exemple. D'ailleurs la plupart des spectacles de théâtre musical contemporain ne survivent aujourd'hui qu'à travers un public d'enfants et de groupes scolaires. Pourtant, une oeuvre comme Le petit chaperon rouge de George Aperghis relève d'une interprétation symbolique bien plus complexe et subtile que l'histoire le laisserait supposer (ce qui était déjà le cas du conte de Perrault).

C'est exactement le cas de la bande annonce de Theatrum Mundi, dans laquelle tu prétends avoir réalisé à la fois un film mystique, un film d'action, un film intimiste, un film sur l'enfance, un film d'adulte, un film ésotérique, un film musical... L'ironie dont tu fais preuve à la fin de cette bande annonce semble montrer les limites d'un tel croisement des genres.

C'est surtout qu'il ne faut jamais se prendre au sérieux.

LE THÉÂTRE DU MONDE

Dans cette intrigue, mon personnage, une jeune journaliste, réalise une enquête autour de la mort suspecte de deux jeunes femmes; cependant, à la fin du film, cette enquête ne semble pas avoir été complètement résolue, ou tout du moins pas par cette journaliste.

Tu viens de répondre en partie à la question. Le spectateur se substitue progressivement à cette journaliste et parvient lui-même à la conclusion. Le film s'achève par un long monologue de cette journaliste sur une scène de théâtre. Celle-ci assume alors son rôle de personnage de fiction.

Elle comprend surtout que le monde n'est qu'un théâtre.

D'où le titre du film.

LA RELIGION

Mais revenons au début de cette 2nde partie. Le film commence par une longue scène d'improvisation. Un metteur en scène réunit quelques comédiens afin de monter une mystérieuse pièce de théâtre, dont le texte lui a été remis par un ange énigmatique. Plus loin dans le film, nous retrouverons cette troupe en train de répéter cette pièce qui provoquera d'ailleurs leur perte. Cela signifie-t-il qu'il ne faut jamais faire confiance aux anges ?

(Rires) Cela reflète surtout la façon dont les anges manipulent les hommes, dans la plupart des écrits religieux. Bien plus que l'intérêt individuel de chaque homme, ce sont les intérêts collectifs et surtout la volonté de dieu qui priment avant tout.

Un homme d'église n'approuverait peut-être pas cette opinion.

Tu penses que les intérêts des femmes sont particulièrement mis en valeur dans l'Ancien ou dans le Nouveau Testament ?

Si tu affiches une telle méfiance vis à vis de tout courant religieux, pourquoi réaliser des oeuvres constamment teintées d'ésotérisme ?

Peut-être pour exprimer le fait que tout recherche spirituelle s'accomplit surtout de manière individuelle. La récupération collective ou sectaire de toute quête mystique est dangereuse. On retrouve d'ailleurs un personnage, présent également dans le 1er volet, qui cherche à savoir, non pas s'il y a une vie "après" la mort, mais s'il y a une vie "avant" la mort. C'est toute la problématique de ces personnages, non pas de comprendre où ils vont, mais ce qu'ils sont en train de faire.

PETER PAN

En effet, tout forme de prosélitisme semble écartée dans ton film, dans la mesure où le spectateur ne souhaite s'identifier à aucun des personnages, tant ceux-ci paraissent souvent vils, machiavéliques ou manipulés.

Mis à part le personnage de Peter Pan qui semble, vers la fin, renouer avec ses idéaux.

Peter Pan est une constante dans votre oeuvre : on le retrouve à la fois dans Theatrum Mundi, dans votre comédie musicale Peter, année 2033 (d'après un livret de Jean-Charles Modet), ainsi que dans ton happening électoral de 2000 (où tu proposais la candidature de Peter Pan à la Mairie de Paris).

C'est un personnage intéressant, car ce n'est pas toujours un héros positif; il porte toutes les contradictions propres à l'être humain : à la fois ingrat et généreux, violent et bienveillant, capricieux et idéaliste...

ORPHÉE ET EURYDICE

Tes deux protagonistes, Orphée et Eurydice, se révèlent, dans ce 2nd volet, plutôt cyniques et immatures : curieux pour des personnages que tu assimiles dans votre film à des anges.

Pas du tout. Je te rappelle que dans la Bible de nombreux anges sont des anges déchus.

Chez toi, Orphée et Eurydice se comportent en bourgeois individualistes, profiteurs, qui n'hésitent pas par exemple à payer grassement un clochard pour l'entendre lire sur un bout de papier des mots qu'un homme de sa condition ne serait jamais amené à prononcer : "capitaux, stock-options, défiscalisation..." Ils en rient, et cela est presque choquant.

Le principe du spectacle est de rire des déboires et des mésaventures du clown. Ici, Orphée et Eurydice ne ressentent pas moins d'empathie pour les gens qu'ils croisent, qu'un spectateur envers les personnages d'un film auxquels il ne s'identifie pas.

D'ailleurs, chacun d'eux finira par mettre en doute la propre existence de l'autre. La scène très poétique des marionnettes montrant Orphée et Eurydice en train de danser, les membres reliés à de très longs fils tendus depuis le ciel nous indiquent qu'ils sont eux aussi manipulés; mais à la notion de divinité contrôlant le monde, tu substitues ta métaphore des poupées russes de l'espace-temps, montrant comment chaque univers intègre l'autre en tant que fiction observée.

LES DOUBLES

Ce que l'on perçoit en fin de compte à la fin du film, c'est que les personnages sont nombreux et complexes, parce qu'ils sont en réalité dédoublés. Cette multitude de personnages paranoïaques se révèlent finalement plutôt tous schyzophrènes.

Dans l'oeuvre opératique de Karlheinz Stockhausen, on retrouve par exemple un même personnage représenté sur scène à la fois par un chanteur, un instrumentiste et un danseur. Dans mon film, les personnages principaux sont dédoublés; ils croisent régulièrement leur double et cette relation trasparaît dans la mise en scène, le dialogue ou l'image, de manière poétique et métaphorique.

Par exemple, le jeune homme d'affaires Peter Pan semble disparaître en arrière-plan dans la bouche du vagabond avec qui il s'est disputé. A la fin du film, quelqu'un s'adressera à ce même vagabond en le nommant "Peter Pan".

Absolument, les binômes dans Theatrum Mundi sont les suivants :
- Orphée / Monsieur X
- Eurydice / Judith
- Peter Pan / le prophète devenu clochard
- Wendy / une SDF (dans le dernier plan du film)

A la notion de "doubles", je préfère celle de "personnages intriqués", par référence à la physique quantique et à l'intrication des particules (dont le sort est lié - pour faire simple); ce qui suppose que des hommes ou des femmes puissent connaître un destin similaire ou avoir des questionnements simultanés, à distance et sans communiquer les uns avec les autres.

On reprend l'idée énoncée par Orphée (vers le début du 2nd volet) selon laquelle le monde est une grande molécule.

Dans cette scène, qui est l'exacte transcription d'un dialogue auquel j'ai participé un jour, le couple propose plusieurs interprétations de l'existence, qu'il parvient à projeter sur leur environnement .

Encore une fois, ne penses-tu pas que ce film ne met en scène que des schizophrènes et des paranoïaques ?

Ces personnages ne reflètent que des interrogations ressenties par chacun d'entre nous, un jour ou l'autre.

Cette fois, tu vas commencer à démarcher sérieusement autour de ce film ?

Ce n'est pas évident. Je suis déjà très absorbé par un tout nouveau film, sur la frustration artistique. Theatrum Mundi semble presque déjà très loin derrière moi. C'est tout le problème de la réalisation cinématographique.

Alors, bonne chance.

version audio (+ extraits du film commentés)